Télérama n° 2914 - 16 novembre 2005
par Emmanuel Tellier
Lorsque l'excellent trio de Boston Galaxie 500 se sépare en 1991, Dean Wareham part former Luna, formation au son chaud et feutré, pendant que Damon & Naomi choisissent de radicaliser leur écriture en duo. Quinze ans plus tard, leur musique est plus hypnotique, plus rêveuse que jamais. Du genre qu'on aimerait faire écouter à des jazzmen pour savoir s'ils goûtent cette étonnante occupation de l'espace, guitares éthérées et batterie aérienne en vedette. Ces deux figures de l'underground américain ont aussi monté une maison d'édition dédiée à l'art et à la littérature, Exact Change (www.exactchange.com).

Nameless

Pas moyen de couper à la tendance d'avant saison. La fin des années '80 et le début de la décennie suivante nous reviennent en marottes, chimères et parfois en chair et en os. A cette époque, Damon & Naomi assuraient la partie rythmique et une partie du chant de Galaxie 500, une mystérieuse nébuleuse pop dont le rayonnement, trouble, faisait question : avait-il été émis 20 ans plus tôt ou venait-on de le recevoir ? Etait-ce une émission originale ou la réponse dépitée des astres à leur première réception d'un son en provenance de la terre, à savoir, l'intégrale du Velvet Underground (post Nico). Dean Wareham, dont toutes les bonnes discothèques possèdent au moins l'une des réalisations ultérieures (Luna, album solo...), constituait le troisième sommet d'un triangle rock parfait, imperméable (?) à tous bruissements extérieurs et tout entier dévoué à son projet d'une musique délétère à la résonance moite (certains n'y entendront qu'un son pourri). Galaxie 500 semblait avoir retrouvé les partitions que le Velvet Underground avait prévu de jouer au départ de Cale (pas de place pour un violoneux) et quand le groupe aurait recouvré la sérénité...
La petite histoire de ce groupe US, elle, s'achève à l'orée des années nonante avec le définitif This Is Our Music, qui clôt un cycle de trois plaques jumelles (+ un live publié plus tard) et qui deviendront la pierre d'angle d'une chapelle de plus en plus visitée, élevée au culte d'une formation qui ne vivait que la nuit parce que c'était le seul moyen d'apercevoir et d'écouter le chant des étoiles.

Et c'est au nom évocateur de Pierre Etoile (puis sous leur propre bannière) que Damon & Naomi ont poursuivi une carrière en catimini (quelques plaques dissimulées sous le manteau) avant que ce The Earth Is Blue (paru en 2004) ne vienne nous rappeler au bon souvenir d'un duo qui pour qui vivre à l'écart des hommes et du temps ne demande aucun effort particulier. C'est que leur horloge personnelle n'est pas la nôtre, la leur avance au rythme d'un tic tac alangui, à l'unisson de quelque astre lointain, à l'orbite nonchalante et capricieuse.
Pour preuve, cette reprise du While My Guitar Gently Wheeps du défunt G. Harrison comme apprise en songe ou entendue sur une longueur d'onde que ne captent que les gens qui ont appris à se passer de la raison.

The Earth Is Blue proclame le couple. Oui mais le bleu en question est légèrement diffracté du côté du (rayon) x ou des infra-bleus (qui sait si cela n'existe), qui fait que les choses ne sont pas vraiment ce qu'elles paraissent être (vous rappelez-vous Twin Peaks ?). A priori, ce disque est à replacer à un nœud temporel (le mimétique Araçá Azul) - le départ de Wareham - de l'histoire de Galaxie 500 parce que tout y semble être resté en l'état : les voix en apnée aérienne, la basse cotonneuse, la guitare sablonneuse (sèche et granuleuse) et la trompette jouée depuis l'arrière-cuisine. Mais une fréquentation assidue de cette plaque (ne comptez pas sur eux pour vous refiler les clés dès votre première rencontre) apporte son pesant de démentis quant à la fraîcheur passée d'une musique conservée dans le formol. Derrière Beautiful Close Double se cache l'esprit des Beach Boys passé à trépas (question lucidité, ils le sont tous), les cuivres de Malibran, débarqués à plusieurs sont francs et altiers, de même que la guitare expressive de The Robots Speaks, et en final, quand le couple y réitère sa profession de foi (The Earth Is Blue le titre), c'est l'écho d'un Robert Wyatt relevé de sa chaise (roulante) qui se fait entendre pour une longue digression instrumentale dont il a le secret.

Sur The Earth Is Blue, il y bien quelques fantômes dont la présence tarde à se dissiper, mais de nostalgie, il n'en est nulle part question. Une question de perception donc...

-- Yannick

Presto
par Bertrand LANCIAUX
Je ne me suis jamais vraiment remis de Galaxie 500. Rien de percutant, mais alors qu'on écoutait du slowcore sans le savoir, ce groupe de gastéropodes ayant trop rampé sur les buvards du Velvet modifia durablement notre définition du beat. Au sortir de ce groupe, DAMON & NAOMI se mirent à errer dans l'éther du succès d'estime, voguant de galères en labels (et pas des moindres : Shimmy Disc, Sub Pop). Pourtant, ils conservèrent toujours le même cap et cette allure qui leur donne encore grand style. En grande forme et en petite foulée, ce sixième album "solo" reste dans la veine des précédents. Des cuivres et du piano apportent quelques couleurs au répertoire pastel du groupe et la guitare de Michio Kurihara (Ghost) continue d'apporter un réel plus à notre doublette. Ces descendants de Robert Wyatt nous aident à remonter la pente avec cette musique limpide mais sophistiquée, toute en nuance et en économie. Alors que le marché célèbre à la chaîne de jeunes folk singers déjà usés, DAMON & NAOMI se situent définitivement au dessus de tout cela. Il vous suffira pour vous en convaincre d'écouter leur reprise de "While My Guitar Gently Weeps" de George Harrison pour mesurer toute l'épaisseur d'une si frêle musique *

A Decouvrir Absolument
par Gerald de Oliveira
Avec ce the earth is blue, les deux ex Galaxie 500 nous donnent des nouvelles d'un monde qui est à la fois sous nos pieds, mais aussi de l'être qui porte ces pieds. Damon and Naomi seraient pour l'avenir un eveything but the girl dans une image hallucinogène. Avec un songwriting en deux temps, frôlant la douceur, Damon and Naomi est un low qui aurait aimé le droit de prendre de la hauteur et de planer. Avec des mélodies imparables et des arrangements portant ce duo comme une plume le serait d'une main, le duo laisse entrevoir des bribes de joie au milieu d'un chant de désespoir flouté par des sons plus dans la lumière que dans le sombre. De la légèreté (a second life) nous rappelant de bien belles années quand il était encore possible de voir en la diversité des possibilités de cueillir. Alors que le nouveau rock semble de plus en plus plomber l'avenir de nos cdthéques, the earth is blue a ce petit je ne sais quoi qui rend un homme plus agréable au milieu de la douceur. J'ai fait un rêve la terre était bleue, un joli rêve.

Foutraque
Damon & Naomi (connus dans les années 80 pour avoir fondé Galaxie 500) reviennent après 5 ans d'absence sur le devant de la scène avec leur nouveau projet : The Earth is Blue. Un album feutré où les voix masculines et féminines se mélangent pour s'étreindre avec passion sur des cuivres discrets et des guitares parfois débranchées. Epique et suave, The Earth is Blue contient toute la dualité sensuelle d'un couple atypique et au sommet de sa forme. Le nouvel album de Damon & Naomi fera date dans l'histoire de la musique contemplative et amoureuse. Huit nouvelles chansons et deux reprises (George Harrison avec While My Guitar Gently Weeps et Caetano Veloso avec Araça Azul) composent ce disque aux harmonies délicates, disponible pour le moment en import via le label Espagnol Acuarela mais très prochainement distribué en France par Chronowax. A noter que c'est le label bordelais Talitres qui se chargera dorénavant de toute la promotion hexagonale du label Acuarela.

Pinkushion
4 juillet 2005

Un grand disque de pop flâneuse et érudite, aux arrangements éblouissants, véritable havre de paix pour les oreilles dans lequel il fait bon se lover et s’abandonner.

S’il y a plusieurs façons d’aborder le dernier album du couple Damon (Krukowski) et Naomi (Yang), la plus trompeuse est assurément celle qui se réduirait à une lecture trop littérale des éléments visuels exposés sur la pochette. Qu’y voit-on ? Une mer bleu azur s’étendant à perte de vue, jusqu’à embrasser un ciel sans nuage et, au premier plan, un muret en pierre vieilli par le temps, où sont dessinés quelques hiéroglyphes, des cœurs enchâssés de plus ou moins grande taille, et sur lequel est gravé, presque en son centre, un symbolique « Love ». Une telle description, on le consent, tient de la carte postale mièvre, connote une représentation romantique de l’amour avec son lot de clichés adolescents éculés. “The Earth Is Blue”, les oiseaux chantent et ils eurent beaucoup d’enfants, en somme... Autant de bonheur affiché invite pourtant, surtout de la part du duo qui côtoyait naguère les fantômes, à la prudence et rend inepte l’interprétation hâtive : derrière les figures imposées de l’amour béat se cache quelque détournement candide, un désir qui glisse dans les failles des conventions et des stéréotypes. L’image en soi, fût-elle le récipiendaire de truismes, ne signifie rien. Elle gagne à être investie du regard pour prendre sens : “it’s up to you what the image means”, écrit Naomi sur le site du groupe.

Il nous faut dire que The Earth Is Blue est un album particulier, celui d’un renouveau consenti, d’une seconde vie (titre du deuxième morceau). Emancipés du label Sub Pop, Damon & Naomi (deux ex-Galaxie 500) ont créé en effet leur propre maison de disque “20/20/20”, en référence à un jeu de société des années 70, dont le but était de cumuler des points sur 20 dans trois domaines : Célébrité, Bonheur et Fortune. Soit autant de repères cardinaux utopiques tracés sur la carte d’une destiné musicale dégagée de tout carriérisme outrancier. Suivant par ailleurs leur choix farouche d’une plus grande liberté d’action et de création, ils ont également enregistré ce nouvel album autoproduit dans leur studio de Cambridge, en compagnie d’amis musiciens rencontrés lors de séjours liés à leurs activités culturelles (Damon écrit des poèmes et possède sa maison d’édition, Naomi est photographe), notamment au Japon : le guitariste Michio Kurihara des Ghost, le trompettiste Greg Kelley, le saxophoniste Bhob Rainey et la pianiste Dana Kletter ont ainsi collaboré aux cessions d’enregistrement de l’album. On comprend mieux dès lors que ces données puissent aussi contribuer à plus de félicité, exposent à davantage de chaleur partagée.

L’harmonie est ce vers quoi tend avec succès The Earth Is Blue. Elle transcende les clichés du bonheur, les vide de leur apparente simplicité symbolique jusqu’à l’épure d’une forme neuve, d’un équilibre profondément remanié, surface vierge permettant l’investissement de l’auditeur et faisant la part belle à sa rêverie. Comme la mer épouse le ciel, les instruments et les voix du duo se fondent délicatement et avec volupté, composant un univers gracieux où chaque élément semble disposé en fonctions des autres, respectant ainsi un équilibre et une cohérence d’ensemble. Cet art qui tend vers une vraie plénitude, une unité qui se déferait des oppositions binaires pour embrasser un monde plus vaste, régi par des lois secrètes et une dynamique d’unification, évoque celui des estampes japonaises. La finesse du trait délié, la quiétude zen qui se dégage des morceaux, l’exquise poésie qui émane des textes, la stylisation instrumentale (tout en arabesques, divins touchers et subtiles changements de tempo) traduisent une vision sereine des choses et de la vie. La musique tout en douceur de Damon & Naomi déborde la réalité prosaïque pour lui préférer une perception de l’ineffable, et trouve avec The Earth Is Blue sa forme la plus aboutie.

La magnifique reprise d’un titre de Caetano Veloso, “Araça Azul”, s’incorpore parfaitement à cette ambiance apaisante et éthérée : la mélancolie tropicalienne inonde sans heurt le morceau chanté par Damon (plus que jamais wyattien dans l’âme), serpente à travers un complexe agencement de nappes sonores de guitare acoustique, de batterie, de basse et de clavier, composant ainsi un paysage hypnotique et enveloppant. La composition est merveilleusement équilibrée, sans que cette recherche de la note juste aboutisse à un trop plein de maîtrise, l’ensemble des musiciens préférant la suggestion modeste à la démonstration hautaine. Avec Damon & Naomi le bleu, fût-ce celui d’une mer idéalisée, a rarement paru aussi profond.

Benzine
par Benoît Richard
Pionnier du courant slowcore avec Galaxie 500, le duo Damon & Naomi, revient avec un sixième album enregistré dans leur propre studio de Cambridge en 2004, et sorti sur leur label 20/20/20. The earth is blue se compos de nouveaux titres mais aussi de reprises du répertoire de Caetano Veloso et de Georges Harrison. The earth is blue, un album dans lequel on retrouve la patte du duo dans des chansons pop mid-tempo, très orchestrés et emplie d’une douce mélancolie… des chansons très douces, très belles, qui redonnent des couleurs au genre.

L’album dégage une atmosphère très estivale, très sereine, et donne pour à plupart des titres aux rythmes assez lents une belle tonalité que l’on pourrait rapprocher des récentes productions de Smog, par exemple.

Avec quelques envolées folk, enrubannées dans des arrangements de cuivres, de piano et de divers instruments (claviers ou percussions), le disque offre un relief tout particulier et dégage éclat que l’on retrouve de plus en plus rarement dans ce genre de production. Mention toute particulière au classique de Georges Harrison While My guitar Gently Sleep, repris ici de manière flamboyante et avec beaucoup de finesse.

Sans doute le disque le plus réussi du duo, The earth is blue confirme tout le bien que l’on pensait de ce duo, notamment dans cette capacité à mettre en monde des mélodies superbes, emplies d’émotion, portées par les voix superbes de Damon Krukowski et Naomi Yang. Un couple qui rappelle une autre coulpe à la base d’une formation tout aussi douée pour susciter l’émotion : Low.

Longueur d"Ondes
Le 06/07/2005 par Alexis Fricker
Amour et nature. Tant dans le packaging aux clichés verdoyants que dans ces ambiances contemplatives. Damon Krukowski et Naomi Yang reviennent après cinq ans de silence avec un folk apaisant aux harmonies raffinées. Tout ici est propice aux étreintes sensuelles et passionnées. Les voix masculine et féminine feutrées, des cuivres mélancoliques et des guitares atmosphériques sur fond de batterie légèrement papillonnante. Connus pour avoir co-fondé Galaxie 500 dans les années 80, Damon et Naomi ont réussi à porter leur duo vers plus de créativité, en s'adjoignant notamment les services du guitariste japonais Michio Kurihara de la formation Ghost. Avec un résultat encore plus suave et harmonieux. Et deux superbes reprises : "Araça Azul" de Caetono Veloso et "While my guitar gently weeps" de George Harrison.